Tribune : "la bêtise bien sûr, la méchanceté et le goût de l'humiliation" (#TPMP)

 

TRIBUNE

Radio Londres laisse la parole à Sophie Burlier.
La militante féministe prend du recul sur l'affaire de l'agression sexuelle qui a marqué l'actualité des médias dans "Touche pas à mon poste" et livre une tribune sur le matchisme omni-présent à la télévision. 


TPMP, 4 lettres pour un évident symptôme des trucs les plus moches de notre société ! Tout y est : la bêtise bien sûr, la méchanceté et le goût de l'humiliation, le carriérisme et la volonté de gagner, gagner de la thune, des parts d'audience et de marché et de la célébrité.

35h de conneries en live ! Et une parmi d'autres qui interpelle. Un chroniqueur, si l'appellation n'est pas trop ambitieuse, qui embrasse contre son gré, par surprise, les seins d'une participante à l'émission. Des millions de téléspectateurs et de vues sur internet. Des millions de commentaires. On voudrait se boucher les oreilles, partir dans une île, même une grotte ferait l'affaire, tout pour ne plus entendre ce flot d'idioties.

« Y'a pas agression, c'est pour rire, c'est une blague ». Les amis du chroniqueur ont vanté sa gentillesse et affirmé qu'à côté de la guerre en Syrie, franchement c'était faire des histoires pour rien. Mais alors, à côté du sort réservé aux habitants d'Alep qu'est-ce qui mérite notre indignation ? Rien ! Ni les inégalités, ni la lutte contre les lobbies pharmaceutiques, ni la contestation du TAFTA, ni l'opposition aux industries polluantes ou aux filets dérivants, ni la défense de la laïcité, moins encore les violences faites aux femmes. Cultivons notre jardin. Rideau !

« Y'a pas agression, y'a pas plainte » Alors là non, mon p'tit gars. Ce n'est pas la plainte qui définit l'agression, ce sont les faits. C'est ce qui permet aux procureurs de se saisir de certaines affaires. Et heureusement car le faible ne se plaint pas toujours. Les morts non plus d'ailleurs! La définition de l'agression sexuelle a été plusieurs fois rappelé dans la presse ces derniers jours, il n'est pas inutile de redire que « constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise »(art 222-22 du code pénal).

« D'accord c'est pas terrible mais elle l'a bien cherché, t'as vu son décolleté ! » Ah ce décolleté qui serait un appel, un signal, un blanc seing, une autorisation en quelque sorte. « Allez-y c'est ouvert ». Mais non , les gars. Encore une fois, vous regardez le monde avec de mauvaises lunettes. A-t-on déjà vu une fille se jeter sur un marathonien en short, ou encore une femme glisser la main sur les fesses de son voisin de bus à la vue d'un caleçon sortant d'un jean taille basse ? Mais il faut aller à la plage, ne pas rester devant sa télé. A la plage on voit toute sorte de nibards : des petits, des gros, des qui penchent, des qui pointent, des bronzés, d'autres moins. Mais personne ne se précipitent pour embrasser sans son consentement les lolos de sa voisine, pas plus, encore une fois, que personne ne se jette sur la b… de son voisin de serviette sous prétexte qu'elle serait bien moulée dans son p'tit slip de bain !

« De toute façon, quand on participe à ce genre d'émission... » Parce qu'il y a des endroits où le droit ne s'appliquerait pas, où l'on pourrait s'affranchir des règles les plus basiques du vivre ensemble ? On peut mettre en place des espace où ce que condamne la loi se transforme en jeu sous les yeux du public ? A quand alors, le retour des arènes, où ceux qui s'en sentent capable iront se battre à coups de lances, en toute liberté puisqu'ils sauront à quoi s'en tenir ? Mais c'est Hunger games my god !

Qui ne s'est jamais fait agresser ne peut mesurer la violence, qui ne s'est jamais fait suivre la nuit ne peut mesurer la peur, qui ne s'est jamais fait coincer dans un bus ou dans un bar bondé par un gros lourd essayant de te tripoter ne peut mesurer l'humiliation; qui ne s'est jamais fait un peu forcer la main pour un baiser ou un peu plus par un gars qu'avait l'air sympa ne peut mesurer le malaise ; qui n'a jamais été regardé comme, au mieux un bonbon, au pire un tas de viande, mais dans les deux cas un objet à consommer, ne peut mesurer la colère suscitée par ce flot d'inepties.

Voilà encore une fois donc sexisme et bêtise toujours mariés pour rire des femmes, en rire devant des millions de gens. Le pire est peut-être ce que cet acte et les borborygmes associés disent du bourreau et de la victime. Ce n'est pas le bourreau qui subit la vindicte, c'est sa victime. C'est elle qu'on moque et c'est lui qu'on excuse. D'ailleurs, le bourreau, ici, a demandé à sa victime de prendre en compte sa carrière , pourquoi pas sa famille aussi et donc de ne pas porter plainte. Son image à elle, sa carrière, sa famille, sa dignité, tout cela ne compte pas. Dans l'histoire c'est elle « la faible » et être faible c'est pire qu'être méchant. Il faut être celui qui gagne, mais aussi celui qui casse, qui clashe, qui met l'autre à terre même symboliquement. On peut violenter les autres, après tout, ils n'ont qu'à se défendre.

Que faire alors ? La force des faibles, qui ne le sont que parce que d'autres les oppriment, c'est le collectif. Un collectif patiemment construit, une association de volontés en action ; toute autre chose qu'un assemblage d'individus dans une foule ou un public toujours prêts à saluer la facilité de la force. Merci les beaufs ! Que fleurissent partout des groupes de femmes, avec des femmes en mini jupes ou pas, des qui aiment montrer leurs seins ou pas, d'autres qui se maquillent comme des pots de peinture ou pas mais qui toutes exigent le respect.

En attendant l'égalité qui vient, ma fille, je te donne un conseil pratique pour le prochain qui touchera ton corps sans ton accord : en particulier en public, sers la lui bien fort en exerçant une rotation de gauche à droite en lui assurant que comme tous les p'tits salops de son espèce il aime sûrement se faire prendre par surprise !

Sophie Burlier